
Germaine- 27 août 1906
5h00
Mon ami bien cher,
Pendant que vous vous éloignez je suis auprès de vous par la pensée et par le cœur et je vous dis tout bas, bien bas : que je vous aime de toute mon âme !
Avant-hier soir j’étais désespérée et hier encore, comme je vous le disais ce matin, je ne voyais que des barrières entre nous. Ce matin, après notre trop courte promenade, j’étais un peu moins triste. Et maintenant, grâce à votre cher bon ami, Monsieur Moro, j’ai repris espoir et confiance.
Inutile de vous dire la conversation qu’il a eue avec papa, il vous l’a racontée mieux que je ne pourrais le faire et peut-être vous a-t-il dit aussi que le sourire revenait sur mes lèvres pendant cette conversation.
Maintenant encore je souris sans trop de difficulté parce que : « Mon espérance, c’est Dieu » mais je souffre aussi beaucoup de votre départ. Lorsque j’étais au Couvent, mes chères maîtresses m’avaient surnommée « Petite joie ». Je prie Dieu qu’il me permette d’être un jour votre petite joie ! Je serai aussi aimante que vous pourrez le désirer mais j’ai peur, oh ! bien peur de ne pas être assez intelligente pour vous.
Aujourd’hui, après le déjeuner, je suis allée dans le cher grenier à avoine pour mieux penser à vous. Tout à coup ma sœur s’est trouvée à mes côtés sans que je l’aie entendue venir. J’ai remercié le Bon Dieu de ne pas l’avoir envoyée ce matin pendant que je pleurais. Vous voyez qu’Il nous protège, mon ami, et que la Sainte Vierge veille aussi sur nous.
Donc, Geneviève est arrivée et m’a demandé ce que je faisais « Tu vois, je me repose » lui ai-je répondu, et je l’ai invitée à faire de même. Alors elle a commencé un interrogatoire, comptant bien surprendre soit dans ma voix, soit dans mon regard, quelque émotion quand elle prononçait votre nom, et parlait de votre départ. Mais je n’ai pas tremblé, mes yeux ne se sont pas voilés, et ma chère sœur en est restée interdite j’en suis sûre, mais non convaincue…
Cela m’est égal, elle comprend certainement qu’il y a quelque mystère, mais elle n’ose pas me faire de questions directes et je me garde bien d’en provoquer.
D’ailleurs, comme elle me connaît peu, elle se dit : « c’est un enfantillage qui passera vite ». Et moi je vous dis, mon cher fiancé, que je ne serai heureuse qu’au jour de nos fiançailles officielles ; jusque-là, soyez en certain, votre souvenir ne me quittera pas, et même si mon père ne me permet pas de vous aimer, vous vous direz que mon seul désir est de devenir votre femme et de vous aimer toute ma vie.
Croyez-vous que je prononcerais de telles paroles si je n’étais pas sûre de moi ?
Vous m’avez demandé de vous écrire, vous voyez que je le fais vite ; mais si vous pouviez me répondre une fois, pendant que je suis encore ici, je serais bien heureuse ! Vous n’avez pas un moyen de me faire parvenir quelques chères lignes qui me feraient tant de bien ! Quelqu’un de confiance, soit à St-Joseph, soit à la ferme ?
Si ce n’est pas possible et que vous prévoyiez quelque ennui, je renoncerai à cette joie ; ce sera un sacrifice à offrir pour notre bonheur encore si lointain.
Cet hiver je vivrai de souvenirs tout en apprenant beaucoup de choses qui me manquent pour devenir la bonne ménagère qu’Olivier de Serres décrit si bien. De votre côté, il ne faudra pas vous laisser abattre par la tristesse lorsque vous serez seul et sans occupation pendant la mauvaise saison. Vous vous figurerez que je suis à vos côtés, heureuse pour vous et ne désirant rien de plus.
Oh ! N’est-ce pas que nous serons bien heureux, l’un par l’autre, alors que rien ne nous séparera plus !
Votre ami qui est si bon et qui vous aime vraiment m’a dit en me quittant : « Ayez confiance », remerciez-le encore pour moi de cette bonne parole et de son intervention si délicate et si parfaite auprès de papa. Oh ! Que j’aurais voulu vous voir alors pour vous dire mon espoir et vous le communiquer.
Tout le monde est descendu à l’orphelinat, je suis restée car j’avais hâte de vous écrire, mais je vais vous quitter maintenant pour aller « écailler » des tourterelles, afin que l’on me trouve au retour, libérée de cette occupation qui me semblera bien triste maintenant que je n’aurai plus l’espoir de vous voir arriver par l’avenue des saules.
Vous voyez que j’écris comme je parle, c’est-à-dire très mal ; 1ère désillusion sur mon compte ! Hélas, vous en aurez bien d’autres. Mais ne doutez pas de mon affection, mon ami, je suis à vous toute par le cœur.
Votre Germaine
P.S. Un grand merci et mon bon souvenir à Monsieur Moro, je vous prie.
Alfred - Mi-décembre 1906
Ma chère fiancée,
Je viens de remonter dans ma chambre de la ferme. Dans la grande maison, petits et grands dorment déjà et, dans ce calme absolu, c’est avec un vif abattement de cœur que, pour la première fois je commence à vous écrire longuement. Est-ce bien la première fois ? Non, si j’en crois les nombreuses pages griffonnées durant ces trois mois, sans espoir que vous les lisiez jamais, et simplement pour me sentir tout près de vous, pour exprimer de mon âme les plus frais, les plus doux rêves, et avoir l’illusion de vous les offrir.
Tout à l’heure, en montant la côte, le vif scintillement des étoiles, dû au froid sans doute, m’a rappelé un ravissant conte de Daudet. Vous le connaissez peut-être, il s’appelle « Les Étoiles ». C’est l’histoire d’un pâtre provençal vivant seul sur une montagne, et qui reçoit un jour la visite de la fille de ses maîtres, venue pour lui apporter sa nourriture.Retenue par un orage, apeurée par la nuit et les loups, elle se blottit près du feu et s’endort appuyée sur l’épaule du berger. Lui, simple et droit, veille sur son sommeil en admirant les étoiles radieuses comme ce soir.
Et dans la pure émotion de son cœur, il lui semble qu’une des plus belles parmi les étoiles a quitté le firmament, et est venue sur son épaule pour dormir. Me reportant à quelques mois en arrière, et voyant la distance parcourue, il me semble être comme le pâtre de Daudet. Pour moi, il y a trois mois vous étiez comme ces étoiles qui brillent si loin, si loin, qu’il y aurait folie à vouloir les atteindre. Pourtant vous êtes venue à moi, pauvre berger, et depuis, l’étoile que vous êtes est dans mon cœur. Ce soir particulièrement, je me sens bien près de vous, puisque grâce à votre cher et bon Papa, je puis enfin vous écrire, sûr que vous me lirez.
La bonté de Monsieur Etienne me permettant de le faire à l’avenir me touche beaucoup. Je n’ai pas la crainte de tromper sa confiance. Vous savez pourquoi, ma chère Amie. C’est parce que le sentiment que vous avez fait naître en moi est toute de pureté et de noblesse. S’il était plus matériel, je vous aimerais moins, je serais moins heureux.
Le bonheur d’aimer est en rapport avec l’élévation de l’objet aimé. Je vous ai aimée très vite parce que j’ai été touché profondément de votre fraîcheur, de votre enthousiasme, de vos illusions, de votre âme d’enfant dans toute la divine beauté du mot. Hier seulement je suis allé aux Allinges. Je devais faire ce voyage plus tôt, mais le mauvais temps m’en avait empêché. Après avoir fini mes affaires au village, je suis monté au sommet de la montagne. On y grimpe par un sentier escarpé bordé de houx aux feuilles luisantes, cachant à demi d’éclatantes baies rouges.
En haut, j’ai trouvé la neige. Les ruines du vieux château n’ont de remarquable que le panorama qu’elles font découvrir. Devant moi : le Chablais enchâssant le lac bleu, derrière la chaîne des Hermones toute virginale sous son manteau blanc frangé de sapins sombres. Les ruines ont une chapelle dédiée à Saint François de Sales. Elles sont habitées par un vieux moine, et deux religieuses. J’ai prié dans la chapelle, et je n’ai pas manqué de faire trois vœux ainsi que vous me l’avez appris. J’ai dû passablement intriguer la petite sœur qui m’avait introduit et attendu. A ses yeux, un homme qui, en plein hiver, par la neige, monte aux ruines, et reste si longtemps à la chapelle malgré le froid, doit avoir quelque gros méfait à expier.
Ma prière au contraire, était une ardente action de grâce. Quant au noir des voûtes froides, il était illuminé pour moi par certain profil blond que vous connaissez bien. J’ai acheté à la petite sœur un humble souvenir. J’avais demandé à Monsieur Etienne la permission de vous l’envoyer. Comme il n’en parle pas, je vous l’offrirai plus tard. La bonne sur qui je comptais ne peut ou ne veut plus venir. Je le regrette fort. J’en cherche une autre. Cela va me retenir ici encore plus longtemps, malheureusement. Toutefois, coûte que coûte, j’irai à Paris sous peu avec ma Mère, je ne pourrai y passer que quelques jours, mais j’y retournerai souvent.
Il est plus que temps que notre situation devienne officielle. Nous sommes, dirait Monsieur Marcel Guy, fiancés sans l’être, tout en l’étant. Cela aux yeux du monde, bien entendu, car nous sommes bien l’un tout à l’autre, n’est-ce pas ! Mon travail ici est avancé déjà. L’affolement causé par la location commence à se dissiper. Jules me rend de grands services. Le brave garçon, que j’interrogeais avec plus d’intérêt que de discrétion, a fini par m’avouer qu’il avait une fiancée. Son mariage me ferait plaisir. Je tâcherais de les loger à proximité de la ferme.
Nous avons depuis quelques jours un temps magnifique nous permettant de travailler dehors presque constamment. J’aimerais, avant de partir, pouvoir achever le gros de mon installation, relativement aux hommes. Ces derniers sont en ce moment en pension à l’orphelinat, en frottement continuel avec les domestiques que je n’ai pas gardés et que Monsieur Lesage occupe. Mes hommes ne peuvent rien y gagner, au contraire.
Pardonnez-moi toutes ces choses fastidieuses, mais qui vous intéressent un peu je l’espère, puisqu’elles ont trait à votre futur domaine. Quant à mon projet d’habitation à Collongettes, je serais heureux de savoir ce que vous en pensez. Les lettres commencent à danser devant mes yeux.
Bonsoir, chère petite fiancée. Je vous aime et suis bien à vous. Alfred