Béatrice - Extraits 

Béatrice

Février 1978. Petite maison blanche, provençale, au bord de l'eau. Debout, le corps inerte, la lettre à peine tenue au bout de son bras ballant, un presque homme de 27 pleure. Plus exactement il crie ses pleurs, comme le font sans doute les rescapés des tremblements de terre.

"Le printemps est en avance", avait dit le facteur. C'est vrai qu'il ya quelques minutes encore, le ciel et la mer jouaient ensemble à qui serait plus bleu, plus beau, plus belle. A l'instant ils ont pris tous les deux la couleur des sanglots, le soleil s'est éteint, la mer s'est tue, ne bouge plus.

Et la lame surgit et resurgit du tréfonds de son âme, lui arrachant quelques pintes d'acide, quelques milliers de larmes, chacune en s'écoulant lui déchire la chaise et découpe le cœur. Vingt fois il a relu la phrase, espérant à chacun découvrir quelque tromperie de ses yeux inondés, vingt fois les mêmes mots : "Péronic nous a quittés…"

Il n'était pas mon père, ma mère, mon frère, ma sœur, mon fils, ma fille, c'est pourtant eux, tous ensemble, que je perds aujourd'hui, eux et tous les êtres aimés ou à aimer. Péronic nous a quittés. Le troubadour s'en est allé vers d'autres mondes ou d'autres temps, y déposer son chant de vie, et réveiller ses habitants. Il s'est envolé, l'être de lumière, celle qui chauffe l'âme dans le cœur comme le feu chauffe la pierre dans l'athanor. Péronic, alchimiste couronné, méconnu de ce siècle, comme Dante de Alighieri le fut du sien. Le troubadour qui chantait déjà, en l'an 400, les exploits de preux chevaliers, le précurseur qui se définissait en simples mots : "Je suis la voix qui crie dans le désert : Amour, Amour, Amour…"

Vous est-il déjà arrivé de ressentir un tel bien-être que vous n'aviez plus trace de faim, de soif, de chaud, de froid ? Tel était bien l'état dans lequel ont vécu ceux qui l'ont approché. C'était un homme de taille moyenne, le cheveu gris et court, les traits bien dessinés d'un chêne millénaire, le visage ensoleillé et frais d'un bûcheron ardéchois, les yeux d'azur tropical, plus diserts que les lèvres. C'était bien un plongeon que de les regarder, plongeron sans fin aux profondeurs d'une lumière toujours plus belle, plus douce, plus pure. C'était comme une transmission magique, une transfusion d'âme, d'amour total, gratuite, le don pour le don, comme si le ciel nous disions : "Mais oui, j'existe, entends mon troubadour !".

Ce jour d'hiver finissant, tous ces trésors me revenaient de plein fouet en mémoire, comme les vagues déferlantes viennent parfois déposer sur le rivage les traces d'un passé, un moment oublié. Ce soir de février, mon âme s'épuisait à retrouver un semblant de sérénité, malgré le trou béant qui la saignait, juste au niveau du cœur. Mais ce vide de vie n'allait pas demeurer bien longtemps. Dans la nuit qui frappait à la porte du ciel, j'allais rêver une chanson unique et fabuleuse.

Péronic est assis sur la margelle de pierre d'une fontaine octogonale, posée comme un gâteau sur la place du petit village aux trois mille âmes. Trente mètres plus loin, l'église médiévale le regarde. Le temps est chaud, une chaleur de cocotier. Le vent câline les feuillages, il souffle un étrange parfum de couturier céleste, curieux mélange de fraise et de lilas. Il fait nuit. La lumière orangée qu'exhale Péronic, forte et douce à la fois, caresse chaque pierre de la petite place.

L'atmosphère est légère et profonde. Le silence est de neige. Un rouge gorge est poliment perché sur la tête de la gargouille. De temps à autres, il descend à sa bouche et picore la source tricentenaire. Gorge rouge, ventre blanc, queue noire, les trois couleurs de l'art majeur sont fièrement portées par le petit oiseau. Péronic se lève, sa longue cape pourpre coule jusqu'aux pavés de pierre. Jusqu'à lors absorbé par le chant de la source, voici que son regard vient rencontrer le mien, refermant dans l'instant la blessure de mon âme.

Et voilà que j'entends tout ce qu'il ne dit pas. " Ailleurs je dois aller, sainte Dame m'appelle, son messager m'attend pour me prêter ses ailes. Il est de ces combats dont l'urgence nous fait depuis bien avant l'heure, même s'il nous déplaît. Aussi je ne veux pas te quitter orphelin et laisse sur la terre féminine Merlin".

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